Ce troisième article sur l’économie et le football traite du nerf de la guerre : l’argent. Il s’insère parfaitement dans l’actualité puisque vous n’êtes pas sans savoir que le club de Manchester City a été racheté par un fonds d’investissement d’Abu Dhabi, connu sous le nom pompeux de Abu Dhabi United Group for Investment and Development (ADUG). Il n’est pas clairement établi que ce fonds soit lié au gouvernement [voir encadré], mais cette information est la transcription footballistique d’un phénomène économique de grande ampleur : les fonds souverains. Tout ceci montre que le football est véritablement une activité économique où s’investissent des millions de dollars, euros et autres monnaies…
Fonds souverains et football
Aujourd’hui, le football russe se réinvente après avoir été sinistré par l’ouverture des frontières. A la base de ce renouveau, nul stratège néerlandais, ce sont au contraire les petrodollars (et ‘gazodollars’) qui ont attiré Hiddink : une partie du salaire du sélectionneur (2,2 millions d’euros annuels) est pris en charge par Roman Abramovitch (président actuel du Chelsea FC et surtout ancien président fondateur de Sibneft, rachetée par… Gazprom !). La manne issue des ressources en hydrocarbures a permis à des mécènes d’investir énormément dans les clubs de foot…
Si l’on ajoute à ce fait russe, le développement similaire de clubs ukrainiens comme le Shakhtar Donetsk ou le Dynamo Kiev, ou encore le rachat avorté en 2004 d’un des plus grands clubs britanniques (Liverpool F.C.) par l’ex-premier ministre de Thaïlande, Thaksin Shinawatra, avant que celui-ci ne jette son dévolu sur Manchester City en 2007 (avec la suite que l’on connaît), les habitués des feuillets économiques doivent penser à un phénomène qui suscite des débats passionnés : les fonds souverains. Ces fonds d’Etat qui tirent parti des excès de réserves issues de l’exploitation de ressources énergétiques abondantes (Arabie Saoudite, Abou Dhabi, Qatar, Russie…) ou de l’exportation de produits manufacturés grâce à une main d’œuvre à bas coûts (Chine, Singapour notamment). Le décalage entre les revenus issus de ces activités économiques et les faibles investissements publics (protection sociale, infrastructures…) génère un excédent pour l’Etat qui crée alors des sociétés d’investissement, nommés les fonds souverains. Bien que cette dénomination recouvre des réalités diverses, on peut leur attribuer une caractéristique commune : la détention de masse importante de capitaux issus des réserves de change et l’investissement dans des sociétés étrangères.
En 2007, China Investment Corporation (fonds souverains chinois doté de plus de 200 milliards de dollars) a investi, 5 milliards de dollars pour renflouer la banque américaine Morgan Stanley et 100 millions de dollars dans l’introduction en bourse de Visa. Abu Dhabi Investment Authority (fonds d’investissements le plus puissant du monde avec entre 300 et 900 milliards de dollars, selon les sources) a pris le contrôle de 5% du capital de Citgroup (banque américaine) pour 7,5 milliards de dollars.
De ces sommes étourdissantes, il convient de retenir la montée d’investisseurs des marchés dits « émergents » au capital d’entreprises fortes de la première puissance mondiale. Tout comme, des milliardaires, issus de pays historiquement faibles en football, s’approprient des clubs européens phares.
Le football est une activité économique, et en tant que telle elle reflète les dynamiques économiques qui font la une des journaux spécialisés. Le match qui s’est tenu au Stade Louis II de Monaco ce vendredi a été l’affrontement de deux modèles économiques :
· L’entreprise cotée en bourse soumise au raid d’un investisseur puissant : Malcolm Glazer (président de First Allied Corporation, holding aux investissements variés, et propriétaire de Tampa Bay Buccaneers, une équipe de foot US) qui a acquis 97,3% des parts du club pour 1,1 milliard d’euros en juin 2005[1].
Manchester United (modèle de Jean-Michel Aulas) est un véritable conglomérat avec, outre les activités de vente de billets et de produits dérivés à l’effigie du club[2], des filiales dont les activités sont plus ou moins liées au football : MUTV, MU Mobile, MU Finance… et pour la bonne cause MU Foundation ; reflet de la culture protestante où les capitalistes qui réussissent dans les affaires se sentent redevables envers la communauté (cf. Max Weber, l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1905).
· L’entreprise rachetée et relancée par un actionnaire, Gazprom, et ses quelque 140 millions de dollars en 2006 (pour l’acquisition du club ; aujourd’hui le budget est de plus de 170 millions d’euros avec un stade de 60 000 places et une politique sportive dispendieuse).
Il est intéressant de noter que Gazprom a agi comme n’importe quel groupe qui rachète un concurrent et réorganise son portefeuille de marques. En 2005, le géant gazier reprend l’entreprise pétrolière d’Abrahmovitch, Sibneft, dont le contrat de sponsoring avec CSKA avait permis l’obtention d’une coupe d’Europe. Gazprom rompt ce contrat et se tourne vers Saint Petersbourg.
Mais à la différence du monde politico-économique, qui penche pour un certain protectionnisme (comme le montrent le comité américain sur les investissements étrangers, CFIUS, ainsi que la nouvelle loi allemande de protection contre les fonds souverains), le monde du football accueille avec joie les nouvelles nations. Franck Leboeuf, enthousiasmé par le jeu produit par la Russie, s’enflamma : « on nous reproche souvent d’être franchouillard, mais en demi-finale on sera russouillard ».
Du moins dans le jeu… car en Angleterre des voix s’élèvent contre la vente des clubs de Premier League à des investisseurs asiatiques et les conséquences que cela entraîne (matchs délocalisées, ‘naming’, recrutement de joueurs motivé par des stratégies d’expansion commerciale…)
[à suivre…]
[1] Le club a été retiré de la cotation après 14 ans de présence au LES (London Security Exchange, la bourse de Londres). Notons que la création de la fondation a suivi de quelques mois l’introduction en bourse…
[2] Comme dans les plus grandes entreprises du luxe, Manchester United possède son équipe de ‘trademark’ qui veille à l’utilisation de l’image du club, devenu une marque forte.
